L'Antre de la folie

★★★★☆

THE WOMAN IN THE YARD
-
JAUME COLLET-SERRA

RÉSUMÉ :

Ramona, une femme rongée par le chagrin qui a survécu à l’accident de voiture qui a été fatal à son mari, doit s’occuper de son fils et de sa fille, seule dans leur propriété rurale. Un jour, une femme prend forme dans leur jardin. Ramona pense que cette femme erre et a perdu la raison, mais alors que la femme rôde de plus en plus près de la maison, il devient évident qu’elle n’est pas une personne ordinaire et que ses intentions sont loin d’être bienveillantes.

INFOS TECHNIQUES

Date de sortie: 27 mars 2025
Mettant en vedette: Danielle Deadwyler, Okwui Okpokwasili, Peyton Jackson
Réalisation: Jaume Collet-Serra
Genre: Horreur, Mystère
Durée: 87 min
Titre originale du film: The Woman in the Yard
Langue originale du film: English (en)

PRODUCTION

Pays de production: United States of America
Sociétés de production: Blumhouse Productions, Homegrown Pictures

VOIR LES TRAILERS

Une femme assise sur un siège dans le jardin d'une propriété privée, il fait jour et elle est entièrement recouverte par un voile noir.

Par Kevin Kozh n’air

29 avril 2025

Note globale : 4/5

La boussole cassée des critiques

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de ressentir un décalage monumental entre votre perception d’un film et celle des autres ? C’est ma douche froide lorsqu’après avoir terminé ce banger d’horreur psychologique je suis allé me perdre dans les avis de la presse internationale (je crois qu’il n’est pas encore sorti en France) et sur Letterboxd.

 

Je ne comprends pas une telle sévérité, serions-nous devenu aigris ? Quand je vois que des navets comme Trap, Terrifier 3, ou même Smile 2 qui était presque une copie du 1 s’en sortent mieux, je me dis qu’il y a un phénomène assez intéressant à analyser.

 

Peut-être que Woman In the Yard n’a tout simplement pas trouvé son public. Peut-être que les gens s’attendaient à autre chose. Pourtant, les bandes-annonces n’ont pas menti, elles sont honnêtes et reflètent très bien l’esprit du film. Alors pourquoi cet accueil si mitigé ? Est-ce parce que le film ne fait pas peur ? Cela renvoie à une question plus large : est-ce que la finalité d’un film de genre, c’est de faire peur à tout prix ?

 

À mon humble avis, il y a un autre problème qui s’ajoute. Woman In the Yard n’a pas convaincu parce qu’il vise une portée symbolique qui est clairement explicite (avec de surcroit, un message de sensibilisation sur son thème dévoilé à la fin). Et je remarque souvent une sorte d’aigreur chez certains spectateurs, dès qu’ils repèrent une ficelle scénaristique, ils deviennent des juges impitoyables enragés. C’est qu’on ne leur la fait pas à eux ! vous comprenez ?! Ils ont compris la métaphore horrifique et le lien avec le message du film, et donc ça flingue à bout portant à coup de notes assassines. Et je pense que pour ces gens la, le problème du film est que le sujet, c’est à dire, la dépression, le suicide est trop accessible. La substance horrifique, qui devrait brouiller les pistes, n’est peut-être pas assez étoffée à leur goût. Mais est-ce vraiment un défaut ? Est-ce que le film devient mauvais si l’explication est toute simple ? Entrons dans les coulisses d’un cas typique de elevated horror.

Un propos simple, mais une mise en scène ingénieuse !

Nous entrons ici dans la 4éme dimension, une dimension où ça SPOIL à mort 😈
L’histoire est relativement simple : Ramona tente tant bien que mal de survivre à son quotidien alors qu’elle vient de perdre son mari dans un accident de voiture. Elle se retrouve seule avec ses enfants et doit s’occuper d’une grande maison bucolique qui n’a jamais été son rêve à elle. Un matin, alors qu’elle arrive au bout de ses forces mentales en regardant en boucle une vidéo d’elle et son mari, la dépression toc à sa porte, où plutôt l’observe de loin, dans la peau d’une femme couverte d’une grand voile noire, assise et immobile dans son jardin.

 

Alors oui, je spoil d’emblée, cette entité noire est bien une allégorie de la dépression et des pensées suicidaires de Ramona. Et vous l’aurez compris, c’est une proposition qui m’a séduite. Elle n’est pas originale, certes, et je vois beaucoup de gens reprocher au réalisateur de ne pas avoir inventé le symbolisme dans l’horreur (sans blague), mais je vais plutôt analyser comment la dépression est mise en scène, et quel a été son traitement horrifique.

Pour commencer, il y a quelque chose qui m’a visuellement marqué, c’est cette lumière crépusculaire qui inonde tout le film. Cette lumière dorée sur les champs de blé, qui nous rappelle l’onirisme de Terrence Malick, installe une esthétique liminal avec cet entre-deux, entre le jour et la nuit, ce qui peut être une représentation de l’esprit troublé de Ramona oscillant entre vouloir rester en vie et ses pulsions suicidaires. Et j’ai bien aimé aussi quand son regard se dirige vers cette lumière aveuglante au réveil, superposé avec un fond sonore qui nous rappelle un accident de voiture, c’était une mise en contexte assez subtile.

On y aperçoit une femme de dos et en béquille, qui regarde au loin une femme toute drapée de noire, assise en plein milieu du jardin.
The Woman in the Yard (2024) - Jaume Collet-Serra

Bienvenue dans le monde de la dépression

Je trouve que Caumet-Serra parvient avec brio à nous montrer l’enfer du quotidien de Ramona avec la scène de son réveil. En sortant difficilement de cette bulle rêvée ou imaginée avec son défunt mari, Ramona peine à se lever et à descendre. On peut voir que c’est son fils, déjà levé qui prépare à manger, ce qui montre déjà une forme d’abandon de soi et un basculement progressif du désengagement de Ramona, de son propre rôle parental et la fuite de ses responsabilités. Ce désinvestissement est renforcé par d’autres signes : les factures impayées, les fleurs laissées à faner, le frigo vide, même pour le chien…

 

Lorsque la dame en noir apparait dans le jardin, elle tente malgré tout de gérer la situation de crise tout en préservant ses enfants. Il n’y a aucun voisin à proximité, plus de téléphone, plus la capacité de marcher sans béquilles depuis l’accident, mais il faut coûte que coûte que Ramona cache sa propre terreur, montrer qu’elle peut gérer ça, pour épargner le peu d’innocence qu’il reste à ses enfants depuis la mort de leur papa.

Elle tentera en vain d’établir un dialogue avec cette femme, tout en restant à une distance de sécurité. L’entité lui martèle un “Aujourd’hui c’est le jour” qui résonne comme une sentence diabolique. Ça pourrait être une de ces réplique qui ne servent juste qu’à faire « genre » qu’on a déjà vu des milliers de fois et qui sont vides de sens (je ne comprends toujours pas les bandeurs de “This is the way” de Mandalorian), mais lorsque à la fin, la vérité éclate au grand jour (enfin, plutôt dans la pénombre d’un grenier), elle révèle tout son sens: “c’est finit de procrastiner, aujourd’hui est le jour de se suicider”. Mais pour l’instant les paroles sont encore énigmatiques, vaguement familières pour Ramona… Celle-ci comprend la menace que représente cette femme en noire quand elle lui dit “Non, ton mari ne va pas rentrer”.

Jusqu'ici tout va bien

Il y avait quelque chose de vraiment touchant et de réussi, dans une situation qu’on peut qualifier, et je sais que j’emploie très souvent ce terme, de cauchemardesque, dans les tentatives Ramona de sauver les apparences avec ses enfants. J’ai pu évoquer les petits éclairs de lucidité et de résilience qu’elle a su avoir pour cacher l’effroi qui la gagne auprès de ses enfants, mais elle tente aussi d’aller au-delà, de maintenir un semblant de normalité. Sa petite fille commence un petit travail ludique pour apprendre à écrire en dessinant, le jeune garçon s’isole sur son portable, mais il n’est pas dupe. Il ressent la détresse de sa mère, ce qui est la goutte d’eau de toutes les responsabilités qui lui sont tombées dessus. L’impossible communication, avec son fils qui l’insulte alors qu’elle est au summum de sa faiblesse, pousse Ramona dans une crise de rage, dont la petite fille payera les frais. En plein mental breakdown, l’horreur est encore plus palpable : la dame dans le jardin est toujours immobile, pourtant elle s’est rapprochée. A ce moment on n’a pas encore connaissance de la dimension allégorique, ce qui augmente considérablement la tension horrifique !

Une famille dans un grenier sombre pointant la torche vers le hors champs, et semblant effrayés.
The Woman in the Yard (2024) - Jaume Collet-Serra

Dans ce segment, le film franchit un cap : la relation brisée entre le fils et sa mère approche d’avantage la famille vers l’abîme. L’enfermement de Ramona et le fusil brandi par son fils comme ultime rempart, traduisent moins un acte de courage qu’une rupture  du lien de confiance entre les deux. La figure de la dame en noir, insensible aux armes, incarne une menace qui échappe aux moyens rationnels de défense. C’est surtout à travers le motif des ombres, qui envahissent la maison avant de se jeter sur les enfants, que le film commence à nous livrer sa portée symbolique. Ces ombres qui s’emparent de la maison, puis après s’en prend aux enfants, représente pour moi le voile d’ombre qui s’immisce petit à petit dans tout ce que Ramona tente de sauver, et surtout la dépression qui gagne du terrain.

Alors que la règle est mise en place, et que le jeune garçon n’en démord pas et tente de bloquer la lumière pour empêcher les ombres de passer, cette règle change : la famille s’isole dans le grenier afin d’être dans le noir complet, mais la femme en noire apparait en chair et en os. Je l’explique par le fait que la dépression peut effectivement sembler plus écrasante et isolante dans le froid et l’obscurité de la nuit. La paroxysme est quand la fille de Ramona se fait embarquer par l’entité, dans une mise en scène volontairement confuse où la proximité entre Ramona et la dame en noir est manifeste. Ramona, effrayée en s’apercevant que sa fille n’est plus là, part à ses trousses dans ce qui semble être un miroir, avec un passage de l’autre côté. Mon interprétation est qu’elle a définitivement basculé dans les profondeurs de la dépression. Par ailleurs, cette séquence m’a fait penser à Silent hill 2, le jeu vidéo, au moment où James se jette dans des trous au sol, comme pour s’enfoncer toujours plus profondément dans sa psyché.

Affronter ses propres démons

Ramona parvient à faire s’évader ses enfants, et arrive le moment de la confrontation finale avec cette femme noire dont l’aspect devient de plus en plus terrifiant. Tout se jouera sur un coup de fusil, ”Today is the day” : Ramona va-t-elle céder à la dépression et mettre fin à ses souffrances ? Et bien non ! Sa fille a oublié sa peluche par terre, un rappel silencieux mais puissant, celui de l’amour de ses enfants et son bien le plus précieux, et qu’il faut continuer à vivre ! Elle résiste, et choisit de vivre. La femme en noire disparait… pour le moment 😉

C’est le seul petit bémol pour moi, cette fin est effectivement éclaircie trop facilement. En fait, cela aurait mieux fonctionné si il y avait d’autres signes plus nuancés, des petits moments de bonheurs pendant le film, là on a l’impression que tout c’est joué trop facilement avec cette peluche qui ramène Ramona à la lucidité. L’ambiguïté de la signature de son tableau avec le R à l’envers n’est pas lourde contrairement aux critiques que j’ai pu lire, elle rappelle que même si Ramona a réussi à faire taire ses pulsions suicidaires, elle reste dans un état de détresse mentale.

Une dernière remarque avant la fin, j’ai bien aimé que l’idylle parfaite de la petite famille idéale qui écrit un nouveau chapitre de sa vie avec l’achat d’une ferme à reconstruire est mise à mal. La scène du flash back, quand l’entité oblige Romina à lui avouer qu’elle était au volant au moment de l’accident, montre qu’elle était dépressive avant la perte de son mari. Elle lui disait qu’elle était malheureuse dans cette nouvelle maison, et son mari lui rappelait qu’elle était malheureuse avant déjà. La première apparition de La Femme en noire , au bord de la route, pourrait être interprétée comme une pensée intrusive soudaine liée au suicide. Cela aurait été un écueil pour moi que le film fasse tomber Ramona dans la dépression juste après que son mari soit mort (bon en vrai ça aurait été une très bonne raison !).

Pour conclure...

Dans la lignée de Mr. Babadook de Jennifer Kent, The Woman in the Yard est un drame familial dont la dimension horrifique vient renforcer le message du film. L’horreur y devient le symbole de la dépression de l’héroïne, comme on a déjà pu le voir dans Silent Hill 2, Possession ou The Night House, et que je vous recommande chaudement ! Sans être parfait, il ne mérite en rien le bashing qu’il a subi de la part de la presse. Son traitement, certes parfois maladroit, notamment vers la fin, n’efface ni sa sincérité ni la pertinence de son message.

Big up à Danielle Deadwyler, l’interprête de Ramona qui nous livre une performance insane !

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