Avec une note de 4,4 pour 5000 critiques sur allociné et 95% sur Rotten Tomatoes, un Ben Stiller (producteur, et je vous partage son podcast sur la série ici) qui inonde les réseaux sociaux pour se défendre et communiquer sur ce petit bijou, il y a peu de chances que vous soyez passé à côté.
SEVERANCE
RÉSUMÉ :
Mark Scout travaille pour Lumon Industries, où il dirige une équipe dont les employés subissent une opération chirurgicale de séparation entre leurs souvenirs liés à leur vie professionnelle et ceux liés à leur vie privée. Cette expérience risquée de l’équilibre entre travail et vie personnelle est remise en cause lorsque Mark se retrouve au cœur d’un mystère qui le forcera à affronter la vraie nature de son travail… et la sienne.
INFOS TECHNIQUES
Acteurs principaux : Adam Scott, Britt Lower, Patricia Arquette, John Turturro, Zach Cherry, Tramell Tillman, Christopher Walken
Réalisation : plusieurs réalisateurs (Ben Stiller, Aoife McArdle, entre autres)
Genre : Science-fiction, Drame, Thriller psychologique
Durée : épisodes d’environ 40 à 57 minutes
Titre original : Severance
Langue originale : English (en)
Profil IMDb : Severance sur IMDb
PRODUCTION
Sociétés de production : Red Hour Productions, Endeavor Content
Plateforme de diffusion : Apple TV+
VOIR LES TRAILERS
POUR ALLER PLUS LOIN...
Par Kevin Kozh n’air
Note globale : 4,5/5
Un phénomène incontournable
Au début des années 2010 les séries TV ont pris un sacré tournant, en termes de qualité, mais aussi de production et de distribution notamment grâce à l’arrivée des plateformes. À l’époque, tout le monde ne parlait que de Game of Thrones, Walkind Dead et Breaking Bad, et comme le mouton que j’étais (j’avais surtout l’impression de passer pour un inculte !) j’ai pris le train en marche, avec pas mal de retard je dois dire. Avec le recul, aucun regret (Je précise que j’ai lâché TWD juste après l’arc de Negan, donc un chouia trop tard, mais ça va, je me suis épargné la catastrophe des saisons qui ont suivi), ces séries m’ont emporté, comme un ouragan la tempête est passé sur moi, le contraste avec les séries au format chaînes de TV (avec des intrigues extrêmement lentes pour que nous puissions louper un épisode et continuer à suivre !) était si saisissant, qu’on a vu émerger des séries qui rivalisent largement le cinéma.
Par la suite, d’autres séries sont devenues de véritables phénomènes culturels mondiaux, avec Strangers Things, Peaky Blinder ou Casa Del Papel, je dois citer également Squid Game même si je commence à avoir le sentiment que cette série a été justement été écrite pour qu’elle en devienne un, avec un cahier des charges un peu trop bien respecté, une esthétique un peu trop léchée, qui ressemble à tout ce qui a déjà été fait, mais bref, en 2022 un nouvelle étoile se pose au sommet de l’univers des séries : Severance.
Avec une note de 4,4 pour 5000 critiques sur allociné et 95% sur Rotten Tomatoes, un Ben Stiller (producteur, et je vous partage son podcast sur la série ici) qui inonde les réseaux sociaux pour se défendre et communiquer sur ce petit bijou, il y a peu de chances que vous soyez passé à côté.
Cette série est devenue si culte que l’artiste Zedd en a repris le thème au festival Coachella. Mais de quoi ça parle ? Aujourd’hui ça va être une critique un peu particulière, le but ne va pas être de vous donner envie ou pas de la regarder, car il y a de grandes chances que vous l’ayez déjà vu, mais de vous faire partager les réflexions hyper intéressantes que la série nous propose, une petite analyse des symboles et un retour plus globale sur show en lui même. Plongeons quelque temps dans les dédales de Lumon Industries !
Libérés, délivrés !
Imaginez un monde où vous seriez libéré du travail. Dans Severance, l’entreprise Lumon vous propose une opération du cerveau pour vous créer une deuxième personnalité qui travaillera à votre place. Ne serions nous pas là sur la solution ultime au burn out ? Ou encore l’ennui, le stress de la performance, croiser ses collègues relous… Fini l’angoisse qui pèse sur votre avenir matériel et financier, la peur de ne pas être à la hauteur et de vous faire virer ! Ce magnifique procédé vous permet de faire un focus uniquement sur votre vie personnelle, aucune pensée parasite liée à votre travail ne viendra vous perturber, vous entrerez au boulot, et un clignement d’yeux, vous vous voyez en sortir. Seule votre montre vous indique le temps que vous avez passé au travail, et vous pouvez aller vous mettre une caisse tranquilou au bar, dans la joie et la bonne humeur.
Cette invention va-t-elle enfin rabibocher les capitalistes et les travailleurs ? Tout le monde semble y trouver son compte. Une société délivrée de l’abrutissement du travail et qui va pouvoir enfin s’attaquer aux autres problèmes, la répartition des richesses, les discriminations, préserver le vivant, on est à deux pas de l’utopie les gars !
Mais vous imaginez bien, les apparences peuvent être trompeuses. Black Mirror nous avait déjà averti à travers plusieurs épisodes des problèmes éthiques et même contreproductifs de la création d’un double de soi . Il y en a un qui se rapproche particulièrement de Severance, c’est celui où la technologie permet de créer un esclave numérique, un double de nous même qui connaît donc parfaitement nos goûts et qui peut paramétrer la maison en fonction de cela. Au programme : soumission et torture si il choisi de ne pas coopérer.
Car oui, si on est libéré de la pénibilité du travail dans Severance, on est quand même face à plusieurs défis juridiques et moraux, on vient littéralement de donner vie à un autre, qui partage notre même corps, notre temps de vie.
Alors, révolution sociétale ou nouvel outil d’aliénation de l’individu pour toujours plus d’assujettissement ? (j’adore, cette question n’est absolument pas orientée…). Une chose est sûre, Severance maîtrise parfaitement son concept et s’amuse avec les codes de son propre monde pour nous plonger dans une histoire fascinante et un peu flippante…
Une critique acerbe du monde du travail
Les aventures de Mark S. et des membres des raffineurs des macrodonnées (???) est l’occasion pour les showrunner de nous invitent à réfléchir sur les aberrations du fonctionnement des entreprises, notamment sur le management toxique, la fausse prises en compte des besoins de salariés, les interminables ramifications des services avec des tâches tellement segmentées qu’elles n’ont plus aucun sens, le flicage, l’infantilisation, etc.
Et là où le message est particulièrement puissant, c’est qu’il est mis en scène avec beaucoup d’humour noir et de cynisme, ce qui ne nous laisse pas boudeur !
L’aliénation commence avant même d’entrer dans Lumon, avec le concept de scinder son esprit en deux pour améliorer d’un côté le confort de la vie privée (en principe) et la rentabilité au travail. Peut être est-ce ici le stade ultime de la perte de sens, après 150 ans de Taylorisme, dont pour rappel, la doctrine consiste à diviser les tâches au maximum pour améliorer le rendu. Pour illustrer un peu ce que c’est, prenons l’exemple d’une menuiserie : au lieu d’avoir un menuisier qui fait son meuble de A à Z, on va se retrouver avec un métreur, un dessinateur, un ouvrier sur une machine à débiter des panneaux, un autre sur un centre d’usinage pour les perçages, un monteur, un poseur = on se pose moins de question, moins de qualification requise, plus de rendement mais cela signifie également une perte total de sens pour l’employé.
Au sein de l’équipe des raffineurs, personne ne comprend vraiment la nature de leur mission (la réponse est un choc à la fin de la saison 2 !), leurs tâches sont très vagues et incompréhensibles, regrouper des chiffres dans des boîtes archives sur un ordinateurs selon le ressenti de danger qu’ils procurent (wtf ?). Et j’ai beaucoup aimé la façon dont la série illustre cette fragmentation du travail en nous faisant découvrir petit à petit l’existence d’autres services, dont le but à l’air tout aussi absurde. La distance à laquelle les services sont éloignés n’a elle non plus aucun sens. Pour s’y rendre, il faut se munir d’une carte et prévoir du temps pour une traversée dans ce labyrinthe de couloirs blancs. D’ailleurs, les dirigeants de Lumon entretiennent largement une aura de méfiance entre services en disséminant sournoisement de faux conflits pour empêcher les services d’entrer en contact. Ainsi, les raffineurs sont persuadés qu’une guerre séculaire a éclaté entre le service des raffineurs et celui des peintres, et il en est de même pour ce deuxième service, afin de créer une rivalité et une peur de toute pièce. Les autres, éloignées et inatteignables, incompréhensibles et inutiles, deviennent des ennemis. Vous l’aurez compris : l’organisation des services selon Lumon est “diviser pour mieux régner”. Pour le coup, c’est quelque chose qui me parle particulièrement car j’ai pu vu voir au sein de ma petite carrière différents services pourtant au sein d’une même administration entrer en conflit, sur une compétence particulière disputée entre eux.
Nous pouvons nous poser la question : pourquoi ? N’est-ce pas contre productif pour une entreprise de créer des rivalités entre ses organes internes ? La réponse à cette question est que Lumon Industries n’est pas une compagnie comme les autres. Son but, ainsi que celui de tous ses services en apparences si absurdes, n’est pas de générer un produit, quelque chose qui serait commercialisable. C’est un laboratoire d’expérimentation, où chaque membre fait à la fois partie des cobayes et des agents de contrôle. Lorsqu’on avance dans la série, on découvre que tous les personnages qui représentaient alors une menace (cadre tyrannique, managers déshumanisants) sont eux aussi pris au piège dans l’enfermement de Lumon. Et cela à tous les niveaux, car même Mark S., notre gentil petit héros, au tout début de la série, était l’encadrant de Kelly R. censé la conformer au moule de Lumon. Ce n’est qu’à la fin de la saison 2 qu’on découvre la nature du travail des raffineurs, dans un épisode final vertigineux, mais au-delà de cet objectif secret dévoilé, je suis convaincu que les méthodes de manipulations des employés importent autant que le résultat.
Après l’empereur Dieu de Dune, voici le CEO Dieu dans Severance
Si on prend l’exemple du service des peintres, la révélation de l’utilité de leur service est aussi savoureuse que celle de l’utilité des raffineurs, créer toute l’iconographie qui servira de propagande pour Kier, le créateur de Lumon industries. Car cela ne vous aura probablement pas échappé, les inners, et de manières plus large, tous les salariés de l’entreprise vouent un culte plein d’amour et de terreur envers le fondateur. Les récits des exploits de Kier sont transmis comme des testaments de la bible, avec une iconographie faite sur mesure par le service des peintres, reprenant très largement celle du christianisme (et des francs-maçons).
Les inners de Lumon m’ont touché car ils me font penser à des enfants de contes fantastiques. Leur connaissance du monde extérieur est tellement limitée qu’ils craignent absolument tout. Cela nous rappelle un peu le mythe de la caverne de Platon, ils n’ont aucun pied dans le monde réel, mis à part cet environnement aseptisé et totalement contrôlé par Lumon. Il faudra l’arrivée de Kelly R. pour bousculer un peu tout ça. La séquence où Mr Milshike raconte la genèse de Lumon avec Kier et son frère est absolument cultissime, elle montre à la perfection le degré de crédulité des inners devant cette légende absolument ridicule (le ton sérieux et solennel de Milshike lors de la lecture m’a tué !). Encore une fois, C’est Kelly R. ou plutôt son exter, dissimulée alors, n’ayant pas baignée dans cette culture de la mystification de Kier, qui ne pourra s’empêcher une explosion de rire face à tant d’absurdité.
Petite leçon de management (Non, ne faites surtout pas ça)
Mr. Milkshake est le manager qui m’aura fait mourir de rire pendant toute la série, l’acteur mériterait un oscar. Il joue tellement à la perfection le manager mesquins et mielleux, au sourire hypocrite, avec cette voix beaucoup trop sucrée et ce sourire trop blanc, déshumanisant as hell. C’est une parodie parfaite des happiness managers qui vont récompenser ton service avec l’achat d’un babyfoot dont tu n’ as rien à faire alors que ton augmentation a été reportée pour 6eme fois. Mais ce personnage grotesque est beaucoup plus subtile qu’il en à l’air, et c’est notamment grâce à son interprète et son impressionnante capacité à switcher d’une émotion à l’autre, à passer d’une expression faciale rassurante à autre beaucoup plus menaçante en un quart de seconde, on dirait un vrai psychopathe. Son petit col roulé et ses tenus beaucoup trop propres démontrent son côté maniaque et control freak.
Pour notre plus grand bonheur, les raffineurs vont lui donner du fil à retordre ! Et les sanctions sont tout aussi ridicules que les récompenses : lorsqu’il jette les chamallows dans le feu car l’équipe de raffineur est écroulée de rire lors de la lecture de la genèse de Kier mentionnée plus haut. Et le pire, c’est qu’il est persuadé que cette punition est un coup terrible pour les raffineurs. L’infantilisation à son paroxysme. De manière générale, toutes les récompenses de Mr Milkshake illustrent parfaitement le peu de considération qu’il a envers l’équipe de raffineur, la danse de Salsa, une séance de thérapie avec une psychologue qui énonce des vérités tout à fait banales sur leur exter (Se satisfaire de ces informations inutiles qui n’ont aucun sens, c’est dire le degrés d’aliénation, mais comment les récompenser autrement ? Puis qu’ils n’ont même pas de salaire ni même d’opportunité de le dépenser si ils en avaient un), une fanfare, des ballons, ce sont des choses des petits instants de “bonheurs” mais qui ne vont absolument pas changer la condition d’esclave des raffineurs. D’ailleurs, lorsque l’inner de Irving est retiré, ils leur accord une cérémonie de 4m30 (dont tous les préparatifs sont prévus dans le “kit enterrement”), c’est qui à la fois généreux et cruel, une précision indécente qu’on retrouve dans d’autre “récompense” (5min de jazz) et qui illustre le manque de sincérité envers le bien être des raffineurs.
J’étais hilare lors de cette séquence de jazz, sa danse frénétique et groovy sonnait vraiment faux par rapport à l’ambiance morne de bureau qu’il y avait quelques secondes plus tôt, et qui reviendra juste après. Milkshake arrive avec son chariot contenant le magnétophone, et il commence déjà à prendre des photos souvenirs alors que les raffineurs ne comprennent même pas ce qu’il se passe. Lorsque Dylan pète un câble devant ce cirque (Les 5 mins de jazz étaient particulièrement indécentes, compte tenu l’état de bouleversement psychologique où il devait être après avoir rencontré durant quelques secondes les enfants de son exter), il range le matériel et s’en va vexé, punissant les raffineurs en interrompant prématurément la session de musique (“the music jazz experience is officially cancel !”). Encore une fois j’insiste sur capacité à changer de mood qui le rend terrifiant à mes yeux.
Comme je l’évoquais tantôt, on découvre qu’en plus d’être un manager toxique, il est lui aussi une salarié de Lumon soumis à des contrôles tout aussi absurdes que lui-même inflige aux raffineurs. Il doit rendre des comptes à sa hiérarchie lorsqu’il utilise des trombones très grands pour les dossiers, il craint Mme Cobel dans la saison 1 et subit les pressions de ses supérieurs lorsqu’il prend du gallon dans la saison 2. La séquence où on se rend chez Dylan nous montre que c’est un day and night job pour lui, alors qu’il ne semble pas avoir subi une severance !
Je est un autre
Finalement, être employé chez Lumon et sa promesse de libération du travail grâce à la severance n’a rien de si reluisant… Derrière la promesse technologique, l’entreprise se révèle surtout être un laboratoire de manipulation de l’esprit humain, visant son aliénation totale au profit d’un tiers et jusqu’à l’objectif ultime : une division parfaite, contrôlée, et exploitée de l’individu. Et philosophiquement ça pose des questions très intéressantes !
Il y a un problème qui nous semble évident, c’est que les exters n’ont aucune idée de ce qu’ils font lorsque c’est leur inner qui prend les devants. Ils n’ont aucune idée des missions attribuées à leur sont attribués, si elles sont légales ou pas (peut être que ton inner serait un tueur à gage, on ne sait pas ?). On est déjà sur un rapport complètement déséquilibré entre Lumon et les exters qui ont signé le contrat de la severance.
Mais ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la dénaturation du concept d’identité, et la dessus je vous recommande un bel article de Mr. Mondialisation qui pose de bonnes questions. Il interroge déjà notre sens moral, et plus précisément notre capacité à faire du mal à autrui, à reconnaître l’existence même de quelqu’un. Car L’exter, qui a signé un contrat et accepté l’opération du cerveau pour la severance, semble légalement et juridiquement avoir un droit divin de vie ou de mort sur son inner qui vient de naître grâce à lui. Il peut aussi le contraindre à travailler chez Lumon, et lorsque celui-ci exprime le souhait de s’arrêter, il est comme dans Black mirror, soumis à la torture psychologique si il refuse (Et oui car le gros point fort des inners, c’est qu’ils possèdent le même corps que leur “hôte”, en terme de négociation c’est pas mal, comme le comprendra vite Helly R.). Quelque soit les raisons qui poussent les exters à faire la severance, ils viennent légalement de créer un esclave. Et il est d’autant plus difficile pour eux de s’en rendre compte qu’ils ne voient littéralement jamais leur inner, c’est donc difficile de les prendre en considération en tant qu’individu (+ la propagande de Lumon qui devaient probablement les rassurer, déshumaniser au maximum le futur inner au moment de la signature du contrat).
C’est notamment vers la fin de la saison 2 que Mark S. parvient à communiquer réellement avec Mark Scout, dans cette scène impressionnante d’enregistrement vidéo simultané, on réalise pleinement le dilemme que représente le partage d’un même corps :
Mark Scout, en dépression suite à la mort de sa femme fait la severance => Mark S devient employé chez Lumon et découvre que la femme de Mark Scout n’est pas morte => Mark Scout demande à Mark S. de l’aider à sortir sa femme de Lumon => Si Mark S. le fait et que Mark Scout retrouve sa femme, qu’adviendra t-il de lui ?
Vous aurez d’ailleurs remarqué qu’au fil de leur conversation, Mark Scout devient de plus en plus autoritaire et affirme sa domination. Question intéressante : est-ce que l’un des deux serait plus légitime à la vie que l’autre ? L’originel serait prioritaire ? Mais à partir du moment où il a donné vie à son double, n’a-t-il pas consenti à partager son corps et sa vie en deux… pour toujours ?
On peut également se questionner sur le choix de la profondeur de cette dissociation. Il y a une observation qu’on peut faire, qui est la ressemblance des caractères. Comme je l’ai dit plus haut, les inners sont comme des enfants effrayés au beau milieu d’une forêt menaçante, on les retrouve souvent dans des positionnement d’infériorité, de peur qui les rends parfaitement dociles. Leur apparente faiblesse, souvent très attendrissante, est surtout liée à leur environnement, plus qu’à un trait de caractère (d’ailleurs, plus ils en découvrent sur l’extérieur, plus ils se montrent forts, courageux, et les cadres de Lumon se retrouvent totalement au dépourvus, ne sachant gérer cette nouvelle donne). Mais chassez le naturel et il revient au galop, le cynisme et le tempérament revanchard de Mark Scout apparaît également de temps en temps chez son inner, par exemple, lorsqu’il découvre qu’il n’a pas eu un rapport intime avec Helly R. mais son exter. De même pour Irving semble aussi solitaire et artistiquement sensible que son exter.
L’article de Mr. Mondialisation nous rappelle également un fait troublant, lorsque Dylan inner est brutalement ramené dans le monde réel pendant quelques secondes par Mr Milkshike, il se retrouve dans la maison de son exter, il aperçoit même des enfants passés. De retour à Lumon, il n’a plus qu’une seule idée en tête : en savoir plus sur SES enfants, et non pas ceux de son exter. La séparation n’est donc pas instinctive pour ceux qui subissent la severance, et au fur et à mesure qu’ils en découvrent plus sur le monde en dehors de Lumon et leur exter, ils réalisent peu à peu l’injustice de leur existence.
En ce sens, un autre personnage m’a particulièrement marqué, c’est la femme enceinte qui rencontre la sœur de Mark Scout. Plus tard, lorsqu’elle retombe sur elle avec son bébé, celle-ci ne la reconnaît pas. On comprend aisément qu’elle a effectué une severance pour ne pas vivre les complications de 9 mois de grossesse. Outre l’irresponsabilité (son double aurait très bien pu prendre conscience de sa condition et choisir d’avorter en punition) et un rapport utilitaire au corps discutable, cette personne a donné vie à une autre, une vie difficile et incompréhensible, on peut facilement imaginer les fausses promesses qui lui ont été faite (le bonheur d’être maman, qui l’attend à la fin), avant de la supprimer, et reprendre sa vie normalement. En choisissant de faire cette severance dans ce but là, cette femme a t-elle commis un meurtre ?
Avec la mise en scène de ce personnage, on voit que les showrunner s’amusent à pousser les règles de leur petit monde le plus loin possible, avec des paradoxes, des produits en croix (les exter qui tentent de fuir la réalité et les inners qui tentent au contraire d’y entrer) et des rebondissements absolument jouissifs. Les intrigues ainsi que cette mise en scène froide et clinique qui se déroule sous nos yeux sont des bijoux tout aussi captivant que les problématiques qu’ils soulèvent. Mais derrière cette mécanique parfaitement huilée, la série sature l’écran de symboles qui nous glissent des messages subliminaux de l’emprise de Lumon.
Avez-vous remarqué que
Je voulais commencé l’analyse des symboles notamment par la charte graphique de la série, et quoi de mieux à ce propos de vous citer directement Dan Erickson, le créateur de la série :
« L’univers de Severance est quasi chirurgical, tout en lignes droites et en symétries. Le sous-sol de Lumon est un labyrinthe blafard, le monde extérieur couvert de neige et plongé dans la nuit. Ben Stiller, qui produit et réalise la série, a eu l’idée d’ajouter une esthétique rétro-futuriste pour apporter quelque chose de familier, donc d’un peu rassurant, et créer un léger décalage avec notre réalité. »
Toutes ces couleurs blanches et froides, ces lieux étrangement vides (bureaux, parking, routes) aux courbes et aux lignes inquiétantes nous rappellent les espaces liminaires, et particulièrement les backrooms, qui ont clairement été une source d’inspiration, comme vous pourrez le lire ici.
L’aspect minimaliste est également dérangeant, vous ne vous êtes jamais posé la question pourquoi le bureau des raffineurs est si immense ? Tellement grand qu’il y a de la place pour une parade (S2E8), alors qu’ils ne sont que 4 et disposent de 4 bureaux de taille parfaitement normale rassemblés au centre ?
Tout le visuel de la série est fait pour nous montrer la déshumanisation de Lumon envers les membres qui la composent. D’ailleurs, elle nous rappelle Fargo (Le film tout comme la série, deux bangers à consommer sans modération), avec ces personnages un peu étranges et blasés et ces lieux vides, pommés dans le nord neigeux.
On s’arrête un instant aussi sur la musique, devenue emblématique ! Dans cette vidéo de Samji, on y apprend que la musique a été composée spécialement pour enfermer les personnages dans 4 notes étranges qui tournent en rond. On retrouve aussi ce côté très répétitif dans la valse à 1000 temps de Brel pour illustrer l’amour entre Mark et Gemma (une surprise frenchy de très bon goût !) à la fin de la deuxième saison. La musique est une valse toute simple, belle et harmonieuse, puis elle s’emballe, déraille un peu, à l’image de leur couple. C’est vraiment appréciable d’avoir une série qui maîtrise parfaitement son choix de musique pour mettre en relief la tension dramatique.
Un autre motif est intéressant car il revient à plusieurs reprises, c’est celui de l’arbre. Le site RussellNet nous en apprend pas mal la dessus. La métaphore de l’arbre est au centre de la série sans même que l’on s’y aperçoive car il représente le travail des raffineurs : créer une arborescence de données (et de connexions neurologiques). Lorsque Mark S. est en séance bien être avec Mme Casey, dont il ignore à ce stade qu’il s’agit de la femme de Mark Scout, il a pour exercice de laisser court à son imagination en utilisant de l’argile. Et à notre étonnement, il donne forme à un arbre. Premier étonnement, son existence étant limitée à celle de Lumon, il est censé n’en avoir jamais vu. Mais il y un deuxième étonnement, et qui nous donne une idée de la proximité entre les deux esprits au sein d’un même corps : Mme Casey est censée être morte percutée par un arbre, un arbre sur lequel nous verrons Mark Scout venir se recueillir…
Nous avons également une autre séquence où l’on aperçoit Mark Scout se rendre à la maternité voir sa soeur, et il joue avec un jouet en arbre (qui fait d’ailleurs échos à sa propre histoire tragique, la perte de son bébé lorsqu’il était avec sa femme).Nous le retrouvons sur le plan suivant recroquevillé, avec des bruits de bébé qui pleurent, et un plan d’établissement avec un arbre au milieu. Encore un dernier pour la route, à la fin de la première saison, lorsque Dylan est connecté à l’ordinateur de sécurité, plusieurs options peuvent être activées avec les touches de fonction. L’une d’elles est “tree”. Bizarre bizarre tout ça ? Toute la série semble vouloir nous ramener cet accident dans un arbre…
Il y a encore un tas d’autres symboles que je ne vais pas développer ici car je ne suis pas sûr de l’interprétation à en faire, mais si le sujet vous intéresse, je vous recommande à nouveau le site de RusselNet, où il fait une analyse comparative entre Kier et Lucifer/francs maçons, ainsi que l’analyse des génériques sur le site de Hollymotion, pour comprendre pourquoi il est aussi étrange, organique et malaisant !
Le casting de zinzin
Et je ne peux pas terminer cette rubrique sans vous parler du casting car à mon sens ce sont les acteurs qui glissent cette série déjà très bien écrite et très bien réalisée très très haut dans le palmarès des séries de l’ère du streaming.
Je l’ai déjà mentionné mais sa performance est tellement insane que je vais m’autoriser à revenir encore une fois sur lui, mais Tramell Tillman, qui joue Milkshike crève l’écran, je suis content de voir qu’il commence à percer dans le cinéma notamment avec le dernier James Bond.
Adam Scott est juste excellent, on réalise pas suffisamment le talent magistral pour donner vie à ses deux alter. Car de tous les personnages, c’est bien le sien dont on voit plus l’inner et l’exter, et qui ont en plus des personnalités radicalement différentes. Il est très crédible dans les deux, dans celui de son inner qui a une personnalité un peu fragile, totalement soumis aux lois de Lumon (du moins au début) et son exter, cynique et désabusé, beaucoup moins prompt à se laisser faire, parfois égoïste. Il avoue dans cette interview avec émotion qu’il commençait à désespérer avant d’obtenir enfin le rôle de sa carrière, tu y es champion, bravo à toi !
Britt Lower donne parfaitement vie à ses deux personnages, une ayant la rage de sa condition, prête à tout pour réparer l’injustice de son existence d’esclave moderne et son exter, machiavélique et manipulatrice, et un brin admirative de la force d’esprit de son inner. Et c’est avec un immense plaisir qu’on retrouve John Turturro (The Big Lebrowski) dans la peau de Irving et Zach Cherry pour Dylan, les deux êtres les plus touchants de la série. La romance entre Ivring et Burt, interprétée par un Christopher Walken plus étrange que jamais, on voit que c’est un premier flirt amoureux pour les deux, comme des adolescents, alors qu’ils sont relativement âgés, on le voit pas beaucoup à l’écran et ça fait du bien !
Pour conclure
J’attribue 4,5 à Severance car ça faisait longtemps que je n’avais pas été autant intrigué par l’univers d’une série. J’ai tenté de comprendre pourquoi cette série se démarque autant des autres et j’en suis arrivé à faire cette observation : elle a une idée de base hyper cool, un concept original et en même limité (Faire cohabiter deux esprits dans un même corps, ce n’est pas non plus l’intrigue la plus révolutionnaire et cheated qui soit), et justement parce ces règles ont une limite, il va falloir jouer avec, en explorer les contours, les impasses et les recoins inattendus. Et cela la série y arrive parfaitement. De plus, son potentiel créatif est totalement confirmé avec cette saison 2 où la série va encore plus loin dans la résolution des problèmes que pose la severance.
C’est ça qui me déçoit dans la plupart des séries d’anticipation/fantastique que je commence. Je peux prendre pour exemple, Westworld, Walking Dead (la crevaison du pneu arrive tardivement), les 100, 3%, 25% (bon ok, celle la je viens de l’inventer), Penny Dreadful, 1899, et tant d’autres. J’ai déjà coulé le navire Squid Game au début de cette critique donc je vais pas revenir dessus, en revanche je vais faire une take risquée, mais même Stranger Things, ça se voit tellement que que la boite à idée à été refermée dès la fin de la première saison, puis réouverte difficilement pour les saisons qui ont suivi après, et dont je suis sur qu’elles n’étaient prévus à la base. Les intrigues du Flagelleur mentale et Vecna (surtout celle de Vecna), même si elles sont divertissantes, ressemblent un peu à des greffons qui ont du mal à prendre. J’avoue continuer à regarder car c’est quand même extrêmement beau et bien mis en scène, et que voir des acteurs de 22 ans, 1m90, jouer des gamins de 14 ans, me fume de rire, mais pour être honnête avec vous, la hype de la première saison n’est jamais revenue !
Donc ici pour severance, un concept simple en apparence mais qui en réalité pose de nombreux problèmes, on valide fort ! Cette esthétique froide et liminaire, cette musique à la fois étrange, monotone et qui ne nous quitte plus jamais, ces acteurs absolument parfaits, et ce miroir tendu sur nous, notre société déshumanisante, creusant toujours plus fort et plus loin pour y enterrer tout ce qui nous reste de chaleur et de joie, en font un petit chef-d’œuvre à mes yeux.
Une seule fausse note, que je suis totalement prêt à oublier vu le nombre de gros points que marque la série, c’est un léger problème de rythme dans la saison 2 et quelques personnages deus ex machina, notamment celui qui aide Mark Scout à récupérer les souvenirs de son double. Pour le reste, on est très très bien, il me tarde de découvrir la 3éme saison, et j’espère que nos petits camarades Dylan, Ivring (je refuse de croire qu’il est mort !), Helly et Mark vont réussir à trouver une issue, même si pour le moment je ne vois pas comment…
J’espère aussi que les exter ne vont pas être écris de façon trop manichéenne, trop méchants vs les inners trop gentils, car le dilemme serait trop facile à résoudre.